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Les territoires numériques en Europe

7e Congrès européen de la Culture – Pamplune, 23-26 octobre 2002

Section III « Culture et globalisation ».

LES TERRITOIRES NUMERIQUES EN EUROPE
Le rôle nouveau des facteurs culturels sur les chantiers économiques de la globalisation.
André Jean-Marc Loechel
Président du Réseau européen des Villes Numériques

Notre communication au titre de notre réseau européen d’acteurs territoriaux dans le domaine économique et culturel concerne l’actuel développement d’une nouvelle approche territoriale au travers de la constitution de pôles de compétence territoriaux : des territoires et collectivités numériques, vrais chantiers économiques de la globalisation et dont le succès est clairement dû à un rôle nouveau des facteurs culturels dans l’aménagement des villes et régions en Europe.

Les polarités économiques et autres effets d’agglomération constituent aujourd’hui l’une des composantes des fortes mutations territoriales auxquelles nous assistons. Celles-ci s’inscrivent en effet dans une forte recomposition du système productif global où la place des vecteurs culturels s’avère prédominante au point de surprendre certains acteurs de la vie intellectuelle et des divers domaines de la création.

L’ouverture de nouveaux espaces économiques coïncident notamment de la sorte avec celle de nouveaux lieux pour l’action culturelle – de véritables espaces pour des acteurs culturels locaux mis en réseau -.

Il conviendra ainsi de tracer une géographie européenne de la cyberculture dans le domaine des arts multimédia et de l’animation numérique, activités qui constituent pour leur ville aujourd’hui de réels facteurs d’attractivité économique.

Des mécanismes d’agencement géo-économique sous forme de nouveaux pôles de compétence sont en effet également repérables à l’échelle des territoires, avec de nouveaux points d’ancrage culturels et de manière générale une nouvelle géométrie des territoires.

Dans la dernière livraison de la revue Sociétal [1], Jean-Louis Mucchielli souligne combien ces « effets d’agglomération », qui poussent à la concentration des firmes d’un même secteur sur quelques « sites » [2], jouent un rôle de plus en plus important. Aussi le jeu des « externalités » économiques (environnement technologique, infrastructures, formation…), mais aussi culturelles devra être largement mentionné dans l’analyse qu’entend présenter notre communication. On se donnera en tout cas pour objectif d’en évoquer certaines parmi les plus significatives..

Nous insisterons tout particulièrement sur le fait que ce phénomène de « labor pooling » place la production de savoirs au centre des facteurs déterminants de localisation économique.

Les métropoles européennes sont-elles donc amenées à (re)devenir de « grandes usines à savoir » [3], où, bien davantage encore, les méta-savoirs (ceux qui permettent de juger, attribuer et noter le savoir [4]) constitueront le principal facteur de pouvoir ? Telle sera l’une de nos interrogations majeures.

L’un des axes d’analyses à retenir à l’avenir réside ainsi clairement dans le phénomène des « territoires apprenants » [5], autrement dit dans la gestion territoriale des activités de recherche et développement.

L’interaction quasi-systémique entre technologies et identités [6]qui s’opère sur ce terrain s’avère néanmoins fort difficile à appréhender du fait de la multiplicité des vecteurs en jeu dans la prime ainsi accordée à l’investissement immatériel, même si de fait ce sont clairement d’abord et avant tout les équipements générateurs d’un haut degré d’identité qui constituent la contribution majeure des infotechnologies à l’intégration des territoires métropolitains.

La nouvelle géométrie territoriale que les pôles de compétence commencent à tracer sur le sol européen et que leur mise en réseau donnera à voir avec davantage de force rappelle singulièrement les configurations topographiques de la Renaissance où l’activité économique et la vie urbaine se positionnent autour de points d’ancrage, de points de repère aussi bien matériels qu’immatériels.

Ce qui veut dire concrètement (au-delà même de la cartographie aujourd’hui des réseaux haut débit bien sûr, mais aussi des flux de données numériques) l’importance dans les processus d’attractivité des métropoles des nouveaux lieux de création [7], des résidences d’artistes et des plate-formes d’échanges [8], des laboratoires d’idées [9] et d’exploration de nouvelles formes d’expression [10]

C’est là, de manière très emblématique, le phénomène de la Belle de mai à Marseille, véritable point d’ancrage manifeste dans tous les esprits au point d’exister mythiquement avant même d’avoir été complètement développé.

Si, dans la constitution de ces polarités, la trilogie chercheurs / entrepreneurs / investisseurs s’avère naturellement fondamentale, les analyses de terrain montrent qu’elle ne suffit évidemment pas. Dans notre approche métropolitaine des nouveaux pôles de compétence, il convient donc de se garder par exemple d’une prise en compte systématique, en tant que tels, des pépinières et lieux d’incubation.

Non pas qu’il ne faille en dresser un premier inventaire et disposer d’une typologie des méthodes mises en œuvre pour leur développement [11] – c’est bien au contraire l’un des objets premiers [12]que devra se fixer une intervention telle que celle-ci -.

Mais parce que cela ne saurait en aucun cas suffire, s’il n’est pas tenu compte au plus haut point notamment de la création et de la gestion consciente de leur environnement proche et lointain [13], de la genèse de véritables espaces « d’excitation neuronale » [14].

On citera dans notre intervention quelques exemples germaniques qui témoignent d’approches souvent différentes (entre la Hesse et la Bavière notamment) et qu’il conviendrait dès que possible d’analyser avec précision : on pense On sait que cette notion de métropolisation territoriale [15], essentielle dans l’établissement d’un vrai périmètre pour nos analyses futures, renvoie très largement à la prise en compte de nouveaux paramètres pour les territoires tels que la gouvernance, les réseaux et l’émergence de nouvelles hiérarchies sociales et des sociétés informationnelles.

Les nouvelles logiques induites se situent naturellement au niveau des enjeux de planification et d’aménagement spatial (pensons au concept spatial de Deltamétropolis aux Pays-Bas), mais aussi à celui de la concurrence entre les territoires [16].

L’approche grenobloise [17] – qui dépasse aujourd’hui largement le rôle de métropole d’équilibre qu’on a voulu lui conférer – s’avère symptomatique de ce processus précisément de métropolisation des territoires [18], facteur majeur de concrétisation aujourd’hui de l’économie globale née, ne l’oublions pas, il y a de cela un demi-millénaire [19].

Les processus d’accompagnement sont en ce cas comme en d’autres essentiels. Il est ainsi intéressant de noter les nouveaux objectifs des agences de valorisation de la recherche [20] consistant à susciter l’émergence de « Silicon Valley » en entourant un certain nombre de grandes entreprises d’un tissu de petites entreprises [21], même si la construction de « pôles régionaux de spécialité », au-delà des clusters et autres grappes d’entreprises, requièrent, on l’a vu, bien d’autres ingrédients, dont beaucoup sont de fait attachés à l’existence de véritables aires métropolitaines, « tissus conjonctifs » économiques [22] en puissance.

Il s’agit très clairement aujourd’hui de considérer le savoir comme un véritable instrument de polarisation spatiale et la gestion de sa transmission comme facteur d’aménagement territorial : la carte qui accompagne « l’audit de la France» réalisé par le journal français Les Echos [23] est ainsi tout naturellement celle des principales implantations universitaires [24].

C’est là aussi le rôle qu’il convient d’espérer que les lieux d’accès aux réseaux et à leurs contenus (espaces multimédias et autres cybercentres) pourront à l’avenir s’approprier.

Le facteur K [25] des modèles de croissance endogène hérités de la littérature économique des quinze dernières années constitue ainsi dans les métropoles européennes la force de polarisation par excellence qui fait en sorte que, comme le souligne Jean-Michel Charpin [26], « les externalités liées au savoir s’opèrent à l’occasion de contacts et d’interactions qui peuvent être virtuels, mais sont le plus souvent physiques » et que les lieux de création et d’innovation peuvent « acquérir un dynamisme très fort en se nourrissant justement de ces externalités dans l’utilisation du savoir ».

La mise en réseau de métropoles souffre encore à cet égard de concurrences séculaires, que ce soit dans la mise en œuvre de savoirs-faire marchands ou dans l’échange potentiel de connaissances savantes : les premières pistes de collaboration entre de vraies métropoles comme Genève et Lyon, dans le cadre notamment de la constitution d’un pôle de hautes technologies dans le pays de Gex, autour du CERN, constituent à cet égard un matériau d’analyse extrêmement riche [27].

Aussi la portée symbolique des nouvelles localisations sur le territoire des métropoles tient-elle aujourd’hui de l’évidence : la polarisation médiatico-culturelle et créative constituera à l’évidence l’arme économique majeure des métropoles européennes dans les années à venir. Berlin n’incarne-t-elle pas jusqu’à la caricature un tel ancrage avec le choix de Daimler-Chrysler pour la Potsdamer Platz ou encore avec la rénovation par Vivendi des studios de Babelsberg. Lille ou encore Lyon ont récemment parfaitement su intégrer une telle démarche dans leurs analyses stratégiques.

Mais si l’identité et toutes les composantes du genius loci attirent et polarisent les activités économiques liées notamment (mais non pas du tout exclusivement) aux hautes technologies, le champ de l’industrie liée aux médias et à la connaissance – dont ces activités font partie ou avec laquelle elles sont en relation plus ou moins étroite – façonne à son tour un complément d’identité culturelle dont elle continue en quelque sorte l’élaboration séculaire.

Le cercle vertueux des nouveaux horizons économiques et culturels se clôt de la sorte: c’est là incontestablement la grande chance des « métropoles numériques ».

Il ne fait en tout cas plus guère de doute aujourd’hui [28] que le regroupement sur un même site d’un grand nombre de moteurs de l’innovation (universités, organismes de R&D, multinationales, petites entreprises dynamiques ou laboratoires de recherche publics) facilite la création d’une structure de type « cluster » et à en récolter les fruits. A cette fin, nombreuses sont les régions qui se trouvent amenées à élaborer d’importants programmes dans le but d’étendre et de renforcer la coopération et les interactions entre la recherche publique, la vie culturelle et scientifique et la communauté des entreprises.

Ce d’autant que les pôles de compétence territoriaux se trouvent aujourd’hui pleinement concernés par les stratégies de la communauté européenne relatives à l’innovation territoriale. Le VIe programme-cadre européen devrait précisément contribuer à la mise en réseau des capacités régionales en vue de stimuler la mise en place de véritables réseaux de compétence scientifique et technologique et de faciliter ainsi le transfert des connaissances.

Les actions innovatrices portent notamment sur trois thèmes, dont le premier (Economie régionale fondée sur la connaissance et l’innovation technologique) revêt une importance particulière pour la réalisation des objectifs de l’espace européen de la recherche : il a pour but de permettre aux régions de devenir compétitives grâce à la création de systèmes régionaux de recherche et d’innovation.

Il s’agit par ces stratégies d’encourager et de soutenir les synergies entre les activités de recherche existantes dans plusieurs régions d’Europe [29].

Comme le précise l’importante communication de la commission en date du 4 octobre 2001, tous les acteurs locaux doivent être intégrés dans la stratégie régionale, à savoir les autorités régionales, le secteur privé, le domaine des institutions culturelles et scientifiques[30], ainsi que les partenaires sociaux et la société civile.

Dans ce contexte, il manque une vraie réflexion de la part des acteurs culturels sur les groupements entrepreneuriaux particulièrement innovants en Europe et leur distribution géographique.

Et c’est à Pamplune que cette réflexion européenne collective pourra peut-être se mettre en place ; tel sera en tout cas la raison d’être de notre communication: nous comptons d’ailleurs présenter les résultats du débat que nous espérons développer dans le cadre de ce congrès à l’occasion des Journées de la recherche européenne que la Commission organise deux semaines plus tard, les 11-13 novembre, à Bruxelles.


[1] Sociétal n°35, 1er trimestre 2002.

[3] « La présence et le dynamisme d’usines à savoir deviennent bien plus importants que maints facteurs supposés marquer la compétitivité d’une économie ou d’une micro-économie » (Alain Minc, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[4] On se rappellera cette observation de Jacques Attali : « le pouvoir géostratégique n’ira pas à celui qui vendra de l’information, mais à celui qui produira l’image de marque suffisante pour vendre son label » (in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001).

[5] On rappellera les quatre catégories d’indicateurs du tableau de bord européen de l’innovation (septembre 2001) : ressources humaines – création de nouvelles connaissances transmission et mise en œuvre du savoir – financement, production et marchés de l’innovation).

[7] Un récent rapport souligne très justement qu’il s’agit par là-même de « réinterroger tous les temps : celui de la formation, de la transmission, de la recherche, de la construction, celui de l’exposition, de la représentation, de l’exploitation ». Il s’agit donc d’en développer toutes les possibilités culturelles et urbaines et de ne plus considérer donc les acteurs territoriaux comme de simples consommateurs culturels, mais de vrais partenaires associés aux démarches de création.

[8] Mario d’Angelo (« Les politiques culturelles en Europe », Editions du Conseil de l’Europe) souligne ainsi, outre les mécanismes d’attirance de l’identité territoriale, l’enjeu économique de la scène urbaine branchée et donc les stratégies de marketing territorial visant à distinguer les avant-gardes émergentes dans la mesure même où « l’habitus des milieux branchés se situe dans des comportements non normés de défrichage et de création de modes».

[9]On entendra « innovation » au sens grec de Tekné, c’est-à-dire de savoir-faire, d’art ». Une définition largement confirmée par les repérages opérés par les Centres européens d’entreprises et d’innovation.

[10] Il faudra notamment suivre de près le travail d’inventaire en la matière de l’Observatoire européen des nouvelles expressions, mais aussi celui de l’Agence européenne des jeunes créateurs.

[11] Un cas exemplaire est celui de Martinsried, centre de la région Bio-Tech de Munich, où quelque 47 entreprises de biotechnologies ont été créées depuis fin 1999.
12 Depuis le lancement de l’initiative BioRegio par le gouvernement fédéral allemand en 1996, à partir d’un concours entre régions, une dynamique d’innovation s’est traduite par une création accrue d’entreprises et d’emplois: dans la seule région Bio-Tech de Munich, de 300 employés au départ, on a atteint le pic de 1500 en décembre 1999 (le nombre d’entreprises créées au cours de la même période va de 35 en 1996 à 93 en 1999).

[13] C’est l’une des raisons de la récente création en France d’une Mission interministérielle dédiée aux « lieux intermédiaires », qui aura à accompagner le développement de ces nouveaux territoires. Son installation au sein du nouvel Institut des Villes se révèle à ce titre tout à fait significative, de même d’ailleurs que la création pour ce faire de nouveaux instruments juridiques tels que les Etablissements publics de coopération culturelle, qui auront à mettre en place pour les collectivités territoriales françaises une prise en charge plus systématique de la gestion des partenariats culturels.

[14]Formulation de plus en plus utilisée par certains concepteurs de projets d’aménagement.

[15] Cette approche sera développée à l’occasion du congrès du Réseau international pour le développement urbain à la Haye les 23-26 juin prochains.

[16] Tous facteurs qui supposent de nouveaux outils de développement de la cohésion et de l’intégration territoriale et de gestion des partenariats urbains (Ruhrregio).

[19] On adoptera ici sans état d’âme tous les enseignements de la chronologie braudelienne.

[20] Nous faisons allusion à la présentation récente de ces objectifs par son président Philippe Jürgensen.

[23] Journal les Echos, 15-16 mars 2002.

[24] De même en est-il de la réflexion menée par la région Aquitaine en matière de géographie des formations comme élément de structuration de l’espace régional, avec une systématisation des rapprochements à des fins de mutualisations entre pépinières d’entreprises et pôles de formation : une métropole comme Paris ne devrait-elle pas envisager davantage une telle approche ?

[25] K pour Knoledge naturellement.

[26] Jean-Michel Charpin, in Savoirs et relations internationales, Paris, 2001.

[27]Ce d’autant certains outils de connaissance et de suivi territorial récemment développés apparaissent exemplaires, tels que, à Genève, le SITG (Système d’Information du Territoire Genevois), au travers notamment de sa volonté d’être d’abord une mémoire du territoire et de constituer une image réellement dynamique en termes de potentialités de développement.

[28]C’était loin d’être le cas il y encore quelques années, comme le démontrent un certain nombre d’études canadiennes à la fin de la dernière décennie que nous serons amenés à évoquer par la suite.

[29] Les universités et leurs réseaux d’institutions culturelles forment ainsi des noeuds de recherche régionaux et des partenariats d’innovation, qui revêtent des formes différentes, allant des liens fructueux avec la communauté locale des PME (ainsi les exemples célèbres de l’Université danoise d’Aalborg et de l’Université anglaise de Strathclyde) à des approches plus larges dans un contexte régional (ainsi l’Université de Technologie de Compiègne en France). Le consortium européen des universités innovantes (European Consortium of Innovative Universities) (ECIU) constitue un exemple d’interrelation positive naissante entre les universités et leur « hinterland ». Fondé en 1996 par l’Université de Twente (Pays-Bas), il comprend à présent des universités les plus innovantes et les plus entreprenantes d’Europe : son objectif consiste à mettre en place des interactions dynamiques avec le milieu environnant dans les domaines de l’éducation, de la recherche, du transfert de technologie de l’information, de l’éducation permanente, du développement régional et de divers services. Les entreprises, que ce soit dans le cadre de leurs opérations courantes ou de leurs centres de R&D, apportent aussi une expérience à ces partenariats, notamment dans le domaine du développement technologique ou de la gestion des droits de propriété intellectuelle (DPI).

[30] On se reportera sur ce point au travail de F.Schutte et P.C. van der Sijde : “The University and its region. Examples of régional development from the European Consortium of Innovative Universities(Twente University Press, 2000).

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