Analyses

Le territoire de demain sera fondé sur le savoir de ses habitants

Le territoire de demain sera fondé sur le savoir de ses habitants ,

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par Laura Garcia vitoria, Le Monde, Supplément, le 11 janvier 2010

Dans toute l’Europe, des laboratoires vivants se mettent en place pour relier tous ceux qui savent, du simple citoyen à l’expert, en passant par les collectivités et les entreprises. Le territoire « intelligent » sera numérique et structurera notre vie tout en respectant les identités.
Une tribune de Laura Garcia Vitoria et André Jean-Marc Loechel, président de la Fondation des Territoires de Demain.
Le territoire de demain – notre ville, notre quartier – sera fondé sur le savoir de ses habitants et leurs compétences; notre société sera une société de la connaissance avec tout ce que cela suppose d’échanges, de transferts, de mutualisations.
L’éducation et la formation y auront des formes multiples – tout au long du jour et de la vie. Nos outils de communication et singulièrement ceux de la mobilité en seront les vecteurs privilégiés, tout comme les nouvelles formes de commerce qui se transformeront aux côtés de leurs compléments en ligne.
Nous irons ainsi vers un « monde réel augmenté », où des compléments virtuels de savoirs accompagneront et illustreront les services divers que nous connaissons sur notre territoire. Maints espaces publics seront ainsi des espaces de l’innovation rassemblant usagers et citoyens aux côtés des acteurs économiques et des chercheurs, se faisant tous « passeurs de savoirs » au travers de l’expression de leurs besoins respectifs.
Le développement durable du territoire en sera facilité. Pour prendre le cas du secteur de l’énergie, on sait bien que la consommation de demain, ce n’est pas seulement la production d’énergies renouvelables, c’est d’abord tout un ensemble de réseaux à construire et à interconnecter, c’est une meilleure compréhension surtout, une meilleure intelligence du territoire, qu’il conviendra de mobiliser.
Il ne s’agit pas de vagues projets à un lointain horizon. Des « laboratoires vivants » ont commencé à se développer un peu partout en Europe et dans le monde. Donnons en quelques exemples.
Le Living Lab des Territoires de Demain contribue ainsi notamment à une revitalisation forte d’espaces ruraux un temps délaissés comme en Ardèche – où une communauté de communes entend déployer de nouveaux outils d’attractivité pour les entreprises innovantes – ou encore dans les Hautes Pyrénées – où une autre collectivité territoriale va mettre d’anciens espaces de savoirs à la disposition des savoirs de demain dans une abbaye ouverte à la création numérique et à la réflexion sur de nouvelles formes d’e-tourisme . Il se veut être une préfiguration de tels espaces, dans une Europe ayant retrouvé le sens des engagements de la stratégie de Lisbonne.
DES ESPACES DANS TOUTE L’EUROPE
En Espagne, avec un «technocampus» comme celui en construction à Mataro ou les espaces sociaux d’innovation qui se développent dans l’ensemble de la Catalogne, les quartiers de la connaissance – comme celui de Poblenou à Barcelone – ou encore les maisons du savoir en Estrémadure, les exemples sont multiples de lieux où naissent des formes inattendues d’interaction entre les compétences, où interagissent les volontés de connaître et de comprendre, où les enfants découvrent la robotique, où les savoirs rapprochent les habitants des entrepreneurs les plus dynamiques dans les domaines économiques ou culturels. De même en est-il dans de nombreuses collectivités territoriales finlandaises. Le Web sémantique (une évolution axée sur la recherche de nouveaux fonctionnements pour faciliter le repérage des ressources et la recherche d’informations)  est ainsi emblématique de la spatialisation des réseaux de connaissance qui naissent ici et là à l’instar des Kompetenznetze allemands, où scientifiques, formateurs et acteurs économiques confrontent leurs analyses et les complètent en temps réel, acquérant par la même de nouveaux statuts, forgeant de nouvelles employabilités pour les décennies à venir et établissant des cartographies de connaissance gérables en temps réel et qui caractériseront chaque moment de nos vies, intégrant par exemple pour chacun des espaces personnels de réflexion prospective.
Ces lieux pour penser demain à l’instar du Centre du Futur au Couvent Saint Sauveur de Venise – des lieux parfois prestigieux, parfois beaucoup plus modestes – seront au cœur de la clustérisation de nos territoires où ce qui comptera plus que les polarités de compétences et de compétitivité seront les liens de coopération qui les unissent. Une économie basée sur la connaissance, ce sera d’abord la démultiplication des liens avec les recherches et les innovations d’autres champs et surtout d’autres territoires. Ainsi se forment un peu partout autant d’écosystèmes ouverts à la créativité – 2009 a été proclamée par l’Union européenne année de la créativité – et surtout – et c’est essentiel – de nouveaux rapports entre grandes, petites et moyennes entreprises.
Au-delà des régions de la connaissance qui se développent au travers de projets européens, de grands espaces de l’innovation apparaissent ici et là en genèse, dans le monde méditerranéen notamment avec le projet EUROMED LAB, ayant vocation à relier les espaces les plus innovants et à en démultiplier la création plus particulièrement sur les rives méridionales, grâce à des institutions internationales, mais aussi à des volontés multiples prochainement rassemblées au Sommet de l’espace numérique méditerranéen à Malaga.
UN EQUIVALENT EUROPEEN DU MIT DE BOSTON
Une telle dynamique qui, mieux que toute autre, définit notre temps est celle des Communautés de Connaissance et d’Innovation qui vont caractériser bientôt le fonctionnement du nouvel Institut Européen d’Innovation et de Technologie (EIT) qui vient de prendre ses quartiers à Budapest. Elle est d’autant mieux partagée à l’échelle mondiale lorsque des responsables du Nord mexicain se mettent à rêver – à l’occasion d’une grande journée de la ville numérique – d’un espace de l’innovation remplaçant la frontière et reliant Chihuahua, Monterrey, Austin et San Diego. Lorsque des habitants du Bénin souhaitent accueillir un «Forum Global Local» soucieux de mettre les compétences de chacun au cœur de la coopération de demain, alors que d’autres au Sénégal entendent créer à 200km de Dakar un grand centre numérique ouvert à tous, ou quand on se met à rêver à Las Palmas d’un monde atlantique de l’innovation reliant trois continents et leur histoire… C’est ce nouvel imaginaire qui nous permettra de construire pour demain une économie et une société durable car basée sur le savoir.
Un dernier mot pour souligner que cette révolution n’est pas faite que de ruptures, mais qu’elle saura préserver les identités. Si les technologies de l’information et de la connaissance y apparaissent comme fournissant de manière privilégiée ces «services de savoirs», ils ne seront pas pour autant un véhicule de mutation purement technologique et de déracinement par rapport à nos pratiques traditionnelles, ils seront tout au contraire de remarquables auxiliaires de la boîte à outils de gestion de nos identités. Souvent en effet dans le passé, nous ne l’oublions que trop, des territoires se sont transformés en lieux de création et de diffusion de connaissances nouvelles grâce aux hommes qui y habitaient, y travaillaient ou y passaient, forgeant ainsi l’image de régions d’excellence, vrais vecteurs de prospérité. La numérisation des usages et du fonctionnement des institutions s’inscrit dès lors dans autant de continuités que de situations de rupture.

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